vendredi 30 janvier 2009

108 - Un vrai seigneur

Vidéo : "Rien à prouver"

Je suis un seigneur.

Je mange dans une gamelle de bois, dors dans de la fourrure, nage en eaux libres, mendie avec dédain, gâche sans remords, mâche solennellement, marche sans me presser, cours avec les ânes, bêle en compagnie de mes femmes.

Je regarde l'heure qu'il est à la seconde près quand je n'ai pas besoin de savoir l'heure qu'il est. J'oublie le temps qui passe quand je vois le temps qu'il fait. La fatalité chez moi s'appelle "fatalitas". Je baigne parfois mes pieds dans une bassine en zinc. Je suis un seigneur et mes orteils valent autant que vos cocktails.

Comme tout seigneur, j'ai plein d'honneur : je crache par terre avec ostentation. Ca me fait coqueter quand je porte mon beau chapeau à plume. J'aime me pavaner, railler, mépriser, persifler. Je déteste la compagnie de mes semblables portant un couvre-chef plus haut que le mien. Je porte un amour presque immodéré à mes chats. Ma bonne les nourrit, et elle est âgée. Je ne la paye pas pour ne rien faire, aussi j'attends de cette vieillarde maintes satisfactions et moult services : transports de bois, arrachage de souches, port de seaux d'eau fort lourds. Pour la cuisine, j'emploie un tendron de seize ans peu farouche.

Je suis riche, avaricieux, poltron, déloyal, menteur, faussaire, enthousiaste, retors, élégant, colérique et prétentieux.

Je prends dans les troncs des églises, donne aux moins pauvres, fais la morale aux riches, recueille dans mes écuries les miséreux, mange à ma faim, vole ma vieille bonne, gâte ma cuisinière de seize printemps, flatte mon curé.

Je suis un seigneur. J'ai besoin de le répéter, de le rappeler, qu'on s'en souvienne. Mon chapeau à plume est seyant, mes crachats sont sonores et puissants, ma demeure est glaciale. Je vis dans mes écuries la plupart du temps, sauf quand je recueille des vagabonds. Là, je dors dans mon lit, eux dans mon foin quotidien. Je suis un seigneur.

Un peu étrange disent certains.

107 - Je suis un prince

Vidéo : "Je suis un prince"

Fils des étoiles, enfant de la Lumière, fruit céleste, il est naturel que je sois considéré comme un prince.

Le prince IZARRA.

Même si, accessoirement, certaines femmes m'appellent PHARAON...

Évidemment cela déplaira au possible à plus d'un détracteur que je me fasse appeler prince... Comment faire abstraction de l'ingratitude, de l'ignorance, de la bêtise de ce monde puisque, moi aussi, je suis de ce monde ? Par conséquent je prends en compte les griefs, railleries et médisances de mes adversaires. Avec la hauteur de vue qui me caractérise.

En effet, un vrai prince sait écouter la gueusaille hurlante. Magnanime, miséricordieux, hautain mais néanmoins bienveillant, toujours je répondrai à leurs crachats en répandant le parfum de ma noblesse.

Mes ennemis en veulent à mon auréole izarrienne mais je pardonne infiniment à ces hérétiques : large, puissant est le torrent de mon âme, minuscule est la rigole de leurs pensées.

Le prince IZARRA fait grand cas de sa particule et comme toujours ce sont ceux qui vivent sous des patronymes dupontesques qui sont les premiers à le dénigrer... La proximité mutuelle des principes opposés amplifie leurs gloires et déchéances respectives : l'or que souhaite côtoyer la boue rend encore plus vile cette dernière et l'onde fangeuse qu'assèche la face de Râ fait briller l'astre d'un éclat supplémentaire.

Je suis le métal de la vertu, le soleil qui fait pâlir tout artifice.

Je restaure les vérités : à travers moi le vice rougit de honte et la laideur baisse son regard borgne.

Je suis Art, je suis Poésie, je suis Beauté, je suis Vérité, je suis IZARRA enfin.

De ma seule particule j'écrase misère, nullité, mensonge, horreur. De mon aile virile j'ennoblis quiconque est digne de la flamme izarrienne. De mon esprit supérieur j'éclaire l'aveugle lectorat, guide les égarés livresques, conseille aux érudits d'aller se régénérer à la source izarrienne. Je débouche les oreilles des sourds au son de ma lyre. Et de ma trompette fameuse réveille tous les abrutis de la Terre.

De mon front pur émane l'autorité cosmique.

Mon âme décidément débordante de noblesse fait loi. Ses éclairs sont bleus, blancs, rouges.

Et jaunes.

Je rétablis les honneurs perdus, châtie la vulgarité, distribue caresses ou jette le blâme.

Je suis le Salut des lettrés, je suis l'Épée des plumes, l'ennemi des enclumes.

En un mot je suis la Plume, je suis l'Étoile, je suis IZARRA.

Un vrai prince.

106 - Le coeur et l'entonnoir

Vidéo : "Un chat jaune chez nous"

Autrefois j'ai aimé une créature infernale. Un monstre beau, tendre, baroque et pur : prodige régnant sur un pays dont on ne voit jamais les frontières, aussi vaste que l'imagination. J'ai quitté les rivages qui vous sont si chers, asiles de vos dieux d'airain. J'ai rompu les amarres qui vous tiennent tant à coeur, impatient de rejoindre les brumes promises, loin de votre terre ferme.

Pour plaire à cet être hideux j'ai trahi raison, sens, logique. Pour cette chose innommable j'ai renié l'âpreté des sciences, attiré par l'haleine chaude, mystérieuse de ses baisers. Au nom de cet amour contre-nature je me suis détourné de la fontaine du savoir, préférant me désaltérer à la source brûlante, vénéneuse de ses lèvres. De ce breuvage impie j'ai gardé la nostalgie du feu qui donne leur éclat aux étoiles. Et rend si pâles vos visages enfouis dans la grisaille...

J'ai suivi cette chimère pour fuir vos jours remplis d'ennui. Vous étiez morts, elle était pleine de vie. Parce que j'ai aperçu une parcelle de vérité dans ses yeux vérolés, j'ai dit : "J'oublie la patrie des sages !". Ne me condamnez pas, la mort me demandera bien assez tôt des comptes pour avoir tant aimé la pourriture.

Aujourd'hui je demeure seul, mon amour putride n'est plus à mes côtés. La créature s'en est retournée à son cher enfer, et me voici revenu parmi vous. Je porte sa mémoire comme un délicieux fardeau. Parfois elle vient me visiter dans mes songes pour me cracher à la figure.

Cette créature, les plus âgés d'entre vous l'ont peut-être rencontrée un jour, dans un autre pays que ce pays, sous d'autres cieux que ces cieux. Elle avait les yeux profonds, noirs, terribles et beaux... Ils étaient bleus peut-être. A moins qu'ils ne fussent verts. Ou ténébreux. Mais quelle importance ? Ils étaient bridés comme des demi-lunes ou bien clairs comme l'eau vive. Elle n'était pas d'ici et pourtant elle était quand même de notre pays, de notre histoire, de notre temps. Elle était belle, laide, fascinante, effrayante.

Elle se nommait FOLIE.

105 - Les yeux clairs

Vidéo : "Décollage en catastrophe"

Lorsque j'étais enfant il y avait dans mon village un vieil homme qui passait à vélo. On l'appelait "Saint-Denis". J'ignore si c'était là son véritable nom ou un simple sobriquet. Il vivait dans une vague cabane dans le village d'à côté. Dans une espèce de lieu informel, mi-terrain vague, mi-sous-bois, non loin du centre de son village. Une situation à la limite de la légalité. Ce "Saint-Denis" doit être mort depuis longtemps, maintenant.

Je portais sur cet homme mon regard puéril, et voyais en lui une sorte d'aimable vagabond aux allures d'étoile filante, juché sur son antique vélo et qui passait dans la rue, laissant sur son sillage un parfum mystérieux et exotique. Mon imagination impubère s'emportait et je me laissais vite séduire par ce vieux fou. Je le croyais prince de quelque royaume fantastique, sorcier magnifique ou compagnon de lutins. Je l'interrogeais, émerveillé par ses histoires de loups dans la nuit, de hérissons, de hiboux, par ses anecdotes pittoresques, ses aventures avec son vélo sur les petites routes de campagne... Cet homme fut un des rêves ayant nourri mon imaginaire infantile.

Puis je grandis. Alors mon regard sur les choses de ce monde changea. Le merveilleux personnage que je m'étais figuré était devenu un pauvre type analphabète, inculte, sans conversation, aux allures douteuses et ne s'intéressant qu'aux bistrots. Ce "Saint-Denis" n'était pour moi plus qu'un vieux garçon minable et sans intérêt qui vivait dans une cabane sordide.

Le jour où je pris conscience de cela, ce jour-là je devins adulte.

Mais le jour où je pris conscience, bien plus tard, que mon regard avait à ce point changé, ce jour-là je décidai de redevenir enfant. Et je ne voulus plus jamais être adulte.

104 - Nestor le mal-aimé

Vidéo : "Le bras cassé"

Le petit Nestor, fils d'un riche industriel et d'une descendante d'illustre famille de France est un enfant dénué de sensibilité, cruel, profondément sot et parfaitement associable.

Inapte à l'effort, il n'apprend rien, si bien qu'à l'âge de douze ans il est pratiquement analphabète. De nature sadique le petit Nestor passe son temps à transpercer des limaces avec des aiguilles de pin ou à engluer les oisillons qu'il attrape au nid, ce qui fait le désespoir de ses géniteurs, trop conscients qu'ils sont d'avoir accouché d'un monstre.

Nestor est un enfant imbécile, gourmand, vicieux, voleur, menteur, vain et sans coeur. Il n'aime pas sa maman, il n'aime pas son papa, encore moins les limaces et les oisillons. Il n'aime que lui. Il n'a aucune aptitude aux expressions artistiques. Il ne s'intéresse à rien, sinon à l'oisiveté et à la pratique assidue de la cruauté envers les animaux. Il n'a pas d'amis et se montre méchant avec les plus petits que lui. Il n'est donc pas question de lui confier un chien ou un chat. Nestor est un enfant incorrigible d'une rare bêtise, animé d'une authentique méchanceté envers autrui. Humains ou animaux, tous les êtres vivants sont ses ennemis.

Bref, Nestor est tout le contraire d'un enfant surdoué, sensible et aimant. Voilà enfin un solide affront aux idées reçues !

103 - Un drôle de personnage

Vidéo : "Etrange gilet orange"

Avec son parapluie troué, ses allures de dadais dégingandé, il ressemble à un Croquignol endimanché.

Il mange à heures fixes et jeûne le reste du temps, se lève tôt et ne se couche jamais. Affamé, il ne roule farine mais cire carrosses. Repu de misères, il ouvre son parapluie sous le soleil de mars en racontant des salades. J'aime son caractère fantasque, son aire de vie, les ourlets de ses pantalons raccourcis.

Son parapluie est un rempart contre l'humidité. Il l'ouvre toujours au moment où les passants menacent postillons. Il le ferme lorsque les premières gouttes de pluie touchent le sol. Avec son accoutrement "pluviesque", il effraie les femmes, charme les mauviettes. A travers ses chaussettes trempées, il rallie égarés et messagers des saisons qui voient en lui leur égal.

Ses amis se comptent par nuées : oiseaux du ciel, hommes de la terre, passagers de l'air. Avec ses poches pleines de vent, son chapeau de paille et son lit de betteraves, il est riche comme un radis, fauché comme un prince. Dernier des blés, premier des buveurs d'eau, planté comme un vieux pieu, il végète, heureux.

C'est un ami recommandable, un cousin lointain, une silhouette à l'horizon.

Grand buvard de pluie avare de mots, aux étoiles qui se penchent au-dessus de son épaule il aime raconter sa vie d'épouvantail.

102 - De haut en bas

Vidéo : "Le train"

Le train cheminait au loin, des volutes blanches s'en échappaient. J'entendais les alouettes dans le ciel d'été. La machine avançait dans un sifflement joyeux. Mon regard se posa sur une tige d'herbe séchée où venait de se poser quelque insecte ailé. Noir, trapu, l'hôte du microcosme parcourut de la racine au sommet son repaire éphémère.

Le soleil illuminait champs et plaine jusqu'à l'horizon. A perte de vue, d'immenses pâturages. Un univers baigné dans une clarté irradiante. En moi, une impression ineffable de liberté, d'infini, de légèreté... L'azur et la lumière se révélaient subitement dans leur plus pure expression, et à ces beautés soudaines mon âme s'éveillait.

Le train s'approchait lentement, recouvrant peu à peu le chant des alouettes. La locomotive crachait son suif clair, les wagons bringuebalaient dans la prairie... Je vis un poème d'acier.

L'insecte explorait toujours sa tige, indifférent aux géants qui l'entouraient, étranger aux montagnes qui de toutes parts le dominaient.

Le train arriva à ma hauteur dans un fracas enchanteur, traînant dans son sillage un souffle chaud plein d'odeurs d'huile et de feu. Un vent fabuleux souleva mes cheveux, fit naître en moi un frisson inconnu.

Subjugué par le spectacle, je devins tout à la fois la pierre au bord du chemin, le buisson non loin de là, la tige séchée à mes pieds, l'air de la prairie et l'acier de la machine...

En s'éloignant avec son panache éclatant, la créature de métal prit des allures épiques et romanesques qui m'émurent profondément.

Au passage de ce monstre à vapeur l'insecte n'avait pas quitté sa tige, absorbé qu'il était de la naissance à la mort par son monde minuscule. A toutes les échelles, de la plus glorieuse à la plus insignifiante, je ne voyais que Poésie.

Ce jour-là le ciel égalait en beauté la poussière.

101 - Morphéose et Ophyngiée


Vidéo : "Morphéose et la colombe rayée"

Morphéose était singulièrement belle, quoique infâme par le caractère. Eprise d'un verveux et indifférent éphèbe nommé Ophyngiée auquel elle prodiguait un amour étrange et désespéré, elle perdait son temps à essayer de le séduire.

Lui était égoïste et cruel, même si paradoxalement on lui trouvait des qualités humaines incontestables.

Bref, Ophyngiée recevait la flamme de Morphéose avec froideur, voire avec les plus féroces railleries selon qu'il avait mangé ou non à satiété la veille au soir ou selon la température qu'il faisait dans la région, tandis qu'à côté de cela il consacrait temps, énergie et argent à aider des orphelins en Espagne.

Morphéose se mourrait de langueur pendant que l'objet de ses feux se dévouait sans compter à ses oeuvres charitables. Un jour, lassée de la goujaterie de l'adonis au coeur ambigu l'amoureuse éconduite tenta le tout pour le tout : elle lui ouvrit son corsage sous le nez afin qu'il pût apprécier le prix de ses ardeurs, la profondeur de ses sentiments, la sincérité de ses vues.

Heurté par tant d'impudeur Ophyngiée répondit à cette provocation mammaire par une moue hautaine à peine forcée qui fit sur Morphéose un effet encore plus insupportable que son ordinaire indifférence.

Ils se marièrent cependant, eurent un seul enfant qu'il appelèrent sobrement François, vécurent une dizaine d'années sans histoire avant d'envisager une séparation. La perspective joyeuse d'un célibat retrouvé eut raison de leurs dernières réticences.

François fut abandonné aux bons soins d'une institution religieuse fort sévère, ce qui permit aux parents déçus de leur mariage de trouver une paix qu'ils avaient longtemps cherchée.

Morphéose profita de sa nouvelle liberté pour s'adonner à l'art de la couture et de la broderie. Ophyngiée quant à lui, n'ayant plus d'orphelins espagnols pour occuper son temps se tourna définitivement vers l'étude stérile des étoiles, n'ayant aucune compétence scientifique en ce domaine.

100 - Un adorable tueur

Vidéo : "Bande chalauds"

J'aime ses charmes félins, ses yeux de criminel, son affection fourbe. C'est lui le maître, c'est moi qui miaule. Mon chat est un hypocrite, un assassin, un adorable ourson en peluche. Tantôt chien fidèle, tantôt vipère, il crache et ronronne, griffe et caresse, mord et lèche.

J'aime ses jeux cruels, lâches et inutiles. Il tue insectes, oiseaux, souriceaux. Et quand il a versé le sang de ses jouets vivants, comme un tyran vite lassé il vient se blottir contre moi en quête de mignardises... Sournois, fielleux, odieux, tendre et sincère, impitoyable et émotif, son dos s'arrondit sous ma caresse : c'est là la récompense de ses méfaits.

Mon petit fauve est un démon trouble. Un chasseur sanguinaire la nuit. Un ange endormi le jour dans son berceau de plumes et de sang. C'est qu'il aime à déchiqueter ses victimes de la nuit dans le confort feutré du salon. Mon chat est un vrai esthète.

Ingrat, il lui arrive de me rendre ma caresse par quatre stries rouges. Alors nous devenons ennemis jusqu'au prochain repas où il redevient soudainement caressant et doucereux, tendre et traître, affectueux et perfide.

Et moi je ne résiste jamais à ses mensonges élégants, à ses comédies distinguées, à ses feintes de meurtrier. Mon chat est un ange griffu.

Peut-être le Diable.

99 - La beauté des laides


Vidéo : "Quand la vase sent les fleurs"

Le sentiment amoureux que peut éprouver un honnête homme à l'endroit d'une femme, contrairement aux idées reçues, ne s'alimente pas nécessairement des beautés sensibles tels que de beaux yeux et de ravissants sourires. Ces charmes physiques flattent la vue, assurément. Pourtant là n'est point la base solide et crédible, la terre ferme et prometteuse sur laquelle s'appuie, pour mieux s'élancer, le véritable sentiment amoureux.

On n'imagine pas, conditionnés par les décrets de la mode diffusant les normes d'une beauté contemporaine, occidentale, ce qui émeut réellement l'esthète averti, le coeur sensible, l'âme éveillée, quand le sujet de ce curieux et terrible émoi, au lieu de s'appeler "beauté", se nomme plus volontiers "disgrâce"... Je crois plus en la profondeur d'une émotion née à la vue d'un visage féminin ingrat qu'au sentiment superficiel éprouvé face à des traits plus flatteurs. Je ne fais pas ici le procès de la beauté bien au contraire. Je suis extrêmement sensible aux charmes évidents des jolies filles, des belles femmes.

Cela m'empêche-t-il de vouloir rendre hommage aux autres ? Comme tous les garçons normalement constitués et programmés par la toute puissante Nature, je suis naturellement sensible à la grâce féminine, aux doux visages de l'amour, aux appas de ces demoiselles nées sous l'aile de Vénus.

Pourtant si ces dernières sont des fleurs vivantes, des femmes qu'il faut chérir à juste titre, des anges adorables qu'il est agréable de regarder passer dans la rue, d'admirer pour leur seule beauté, les autres, toutes ces créatures à la beauté absente, disgraciées pour la vie entière, ce sont des poèmes.

Tristes et beaux.

Ces femmes sont pareilles aux brises qui agitent les blés, délient les longs cheveux, font tourner les ailes des moulins : seuls leurs effets sont visibles. Transparentes, les laides passent inaperçues dans la rue. La norme ne les reconnaît pas. Leur attrait est indirect, subtil, mystérieux. Proust ne disait-il pas : "Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination" ?

Il y a du roman et des soupirs dans les amours qu'elles inspirent. Il y a du souffle et de l'esprit chez ces femmes sans éclat. Le vrai poète préfère faire rimer l'amour sans atours. Il trouve de la grâce là où ordinairement nul ne vient s'extasier.

Lire à travers leurs traits ingrats le désir d'un amour idéalement conçu est ma plus chère ivresse. J'aime me faire aimer des laides. Quoi de plus exquis qu'un regard que l'on sait secrètement amoureux ? Ces pauvres visages qui regardent l'être aimé sont à l'image de ma conception de l'amour : empreints de noblesse, sensibles, chastement inspirés, répandant un triste et bel état intérieur... A travers elles, l'amour est un mystère encore plus beau.

La détresse physique des femmes est chose émouvante. Le feu intérieur en elles se révèle ardent. Je suis un esthète de la cause impie : je chante les ombres, les mortes, les haillons.

J'aime les disgraciées plus que les arrogantes déesses des grands boulevards et des salons. J'aime les femmes fragilisées à cause de leur aspect, les filles laides et sensibles, pleines d'idéal.

Les larmes des poupées de chiffon font mieux fléchir mon coeur que les sourires des créatures de porcelaine. Je suis ému par les paysages d'automne, touché par les sanglots, troublé par les violons tristes, séduit par les feuilles mortes, les fleurs brisées.

98 - Les songes d'un gueux

Vidéo : "Au volant d'un songe"

Je suis l'amant solitaire, l'étoile errante, le pauvre hère de l'amour. Je n'ai pas de maison, pas d'or, pas de feu, pas de chance, pas de joie. Les bois, les champs, les rivières et les saisons sont mes asiles. Et la nuit le ciel est ma seule couverture, tiède en été, glaciale en hiver. Avec les constellations pour unique oreiller. Lorsque je dors je suis heureux. J'accède à un autre univers : les songes.

C'est en ces lieux oniriques que chaque nuit je deviens prince, oubliant mes oripeaux de vagabond : dans mes rêves un être, toujours le même, vient me rendre visite. Chaque nuit une créature mystérieuse, fine comme la libellule, gracieuse comme l'araignée d'eau, aérienne comme le vent me tient compagnie. Est-ce donc un elfe, une fée, quelque nymphe ou sylphide surgie des herbes qui m'entourent ? Je l'ignore, mais avec elle je deviens un héros, un chevalier vêtu d'or et de lumière partant à la conquête des étoiles, de toutes les étoiles que compte le ciel. Mes histoires rêvées sont épiques, grandioses, inoubliables.

Et chaque nuit je poursuis mes aventures interrompues à l'aube. Le rêve reprend chaque soir son cours exactement là où il s'était achevé le matin. Parfois il m'arrive de m'endormir au grand jour dans les herbes folles, et je rejoins aussitôt ma fiancée onirique. Je sais qu'elle m'attend, toujours fidèle au rendez-vous.

Pendant longtemps j'ignorais qui était cette créature devenue l'amante de mes rêves, l'hôte de mes songes, la présence impalpable de mes nuits. Maintenant je sais. Je connais le nom de cette charmante sorcière qui vient me rendre visite dans mes songes pour les mieux troubler de sa chère présence. Je connais cette reine de l'illusion qui m'a emmené si loin, je connais cet être qui est le baume à mes misères.

Ca n'est pas une femme comme je le pensais. C'est un galant, un joli, un doux messager de la nuit.

Son nom est Morphée.

97 - Elle tourne !

Vidéo : "L'heure H qui tranche !"

Elle part à minuit pile. Ponctuelle. A une heure du matin on l’oublie presque. Deux heures après son départ, il y a comme un flottement et on ne sait plus trop où elle se trouve. A trois heures elle passe parfaitement inaperçue : tout le monde dort. Ou somnole. Quatre heures du matin, c’est une heure creuse. Elle tourne pourtant, imperturbable. A cinq heures lorsque Paris s’éveille, on fait un peu plus attention à elle. A cette heure là, elle passe vraiment à la postérité. Et c’est peut-être sa plus belle heure de gloire dans notre pays. On connaît tous la musique. A six heures, elle arrive à point nommé, régulière comme un métronome. A sept heures, elle met la France debout.

Huit heures, on commence à la connaître : elle est toujours là où on l’attend. Sans surprise. Neuf heures, courrier. On l’aime ou on la déteste. Dix heures, elle est bien là et on n’est pas pressé. Mais à onze heures, pas le temps. Quant à midi, c’est pas encore l’heure. Elle repassera.

A treize heures elle est très sollicitée. A quatorze heures, c’est fatidique. Quinze heures, elle s’étire. Seize heures, elle n’en finit pas d’être là et c’est souvent consternant. On attend avec impatience qu’elle vienne nous libérer vers les dix-sept heures. A dix-huit heures, elle est exquise. A dix-neuf heures, elle file. Vingt heures, c’est son heure. Vingt et une heures, elle est en vitesse de croisière. A vingt-deux heures, en général on s’en souvient bien, on la retient. En revanche à vingt trois heures, on ne s’en souvient plus très bien. C’est plus vague. Enfin jusqu’à minuit moins une il s’en faut de peu et on patiente. Parfois pour y prendre quelque grave et solennelle décision. Alors à minuit moins une, elle devient vraiment mémorable.

Mais à n’importe quelle heure il se passe parfois un événement assez notable pour être signalé : elle s’arrête.

Ainsi en va-t-il des 24 heures de la course de la petite aiguille d’une horloge autour du cadran.

96 - Mon panache

Vidéo : "Je suis LA Littérature"

Si j'ai quelques sincères laudateurs, j'ai également des détracteurs, ce qui n'est certes pas pour me déplaire. Les duels sont stimulants, divertissants, salutaires. Mais surtout, les coups reçus font chanter mon armure.

A mes détracteurs,

Vous évoquez avec une canaille éloquence le nom de celui qui n'a pas eu l'heur de vous plaire... Si la dignité de mon front vous offense, si la hauteur de mes vues vous dérange, si la majesté de ma tête vous indispose, bref si ma personne entière vous est chose peu aimable, je ne manquerai pas de croiser avec vous la plume pour mieux rehausser mes couleurs et faire briller et mon nom et ma particule. Mes plus chers lauriers.

Je mésestime ces manières infâmes que vous avez de me considérer, propres à la plèbe. Je ne suis point de ce monde. Dans le coeur, dans l'esprit, je suis plein de noblesse. Imbu de ma personne pensez-vous ? Certes, je suis fier. Est-ce donc péché que de s'aimer à ce point ?

J'incarne noblesse, poésie, rêve. Mais encore aristocratie oisive et pédante. Je prétends faire partie d'une élite : l'espèce française. Je suis froid, hautain, arrogant. J'ignore modestie, docilité, bassesse. Plein d'idéal, je donne des leçons à mes semblables moins fortunés, moins titrés, moins valeureux que moi.

Je ne vous interdis nullement de vous ébaudir en ignoble société, ni de ripailler comme des romains ou bien d'accoucher de la pensée la plus basse qui soit. Cela est votre intime liberté. C'est la mienne également que de me mieux plaire loin de votre univers malséant. Les dentelles et la soie siéent mieux à ma vie que vos petites vérités temporelles et prosaïques.

Il est vrai que je n'ai guère d'indulgence pour la gent déchue qu'est la populace. Je méprise avec beaucoup de conviction tout ce qui ne vole pas haut : les sensibilités populaires, la religion du matérialisme, le culte du plaisir immédiat, toutes ces quêtes temporelles, alimentaires, horizontales (tels que confort matériel, sécurité de l'emploi, assurances en tous genres). Ces affaires domestiques chères à mes contemporains ne sont qu'hérésies, bassesses, insignifiances. Moi je parle des dentelles mais surtout des richesses subtiles de l'âme.

Les nécessités temporelles tels que le boire et le manger que mes semblables prennent tellement au pied de la lettre ne me touchent guère, tant il importe avant tout de donner la parole à la poésie. Je n'ignore pas que les gens ordinaires sont assoiffés de prosaïsme. C'est certes leur droit et je ne leur ôterai nullement cette piètre liberté. Mais les ânes ne savent pas chanter, et le bel oiseau que je suis est bien obligé de le faire à leur place.

Qui, si je ne me faisais l'apôtre de la légèreté, de l'esprit, de la cause poétique prendrait la parole à ma place pour dénoncer la lourdeur, le prosaïsme du monde ? J'ai le courage de porter haut mon épée, ma particule, mon mépris. Je ne suis pas d'un commerce facile. Je ne flatte pas ceux qui m'écoutent. Je ne défends pas vos causes pitoyables. Là n'est point mon rôle. Ma véritable affaire en ce monde consiste à éclairer les esprits et enrichir les coeurs. Dont les vôtres, mes chers détracteurs.

95 - Les silhouettes



Vidéo : "Vidéo izarrienne"

Les hommes sont des silhouettes qui traversent les siècles, des ombres animées sur l'immuable fond cosmique.

Les humains avec leur destinée individuelle deviennent d'anonymes insectes quand, assis à côté du philosophe, on les observe depuis les hauteurs du Théâtre. C'est bien connu, la prise de distance donne de l'acuité.

Ainsi François Dupont, parisien cinquantenaire inconnu du XIXème siècle avec ses humbles drames et ses petites gloires, avec ses "petits blancs" dominicaux et ses pot-au-feu du mardi n'est plus qu'une ombre parmi les milliards d'autres enfouies sous la terre, recouvertes par le temps, perdues, oubliées des vivants. Ce François Dupont est le passant sans visage, la personne sans nom aperçue avec des milliers d'autres sur telle ou telle pellicule de film tournée au début du XXième siècle.

Sur ces vieux films datant des années 1900 où apparaissent des scènes de rues, les passants aux traits indistincts apparaissent tous identiques sur la toile de fond. Vainement je tente de les identifier, de leur donner un nom, d'imaginer leur destin individuel... Et je me rends compte que ces silhouettes uniformes, ces têtes d'une autre époque reproduites sur le même modèle, ces milliers de moustaches sur ces visages tous semblables, c'est moi, c'est vous, c'est nous.

Nous nous croyons "mieux" (c'est à dire plus individualisés) que ces anonymes qui traversent la pellicule et dont les tombes, pour la plupart, ne sont plus que pierres effondrées aux épitaphes érodées au fond de nos vieux cimetières, et pourtant nous aussi nous sommes des ombres, nous aussi nous sommes les insignifiants anonymes des observateurs de demain en dépit de nos vanités de "gavés de technologie", de nos certitudes clinquantes et imbéciles d'internautes moyens. Éblouis par nos écrans, nous nous croyons à l'abri de l'Ombre...

Nous sommes tous des François Dupont.

Tous des silhouettes furtives dans la grande, inaltérable, immémoriale arène cosmique.

94 - L'haleine solaire



Vidéo : "Jour de pluie"

Je déteste le soleil épais, pesant, éblouissant des beaux jours.

Les pluies en mai m'enchantent, étrangement. Un ciel couvert de nuages peut réveiller en moi les ardeurs les plus molles mais les plus authentiques. La vie, la vie poétique, cotonneuse, indolente, je la sens sous l'onde de mai, qu'elle prenne la forme de crachin tiède ou de grand voile humide. Mes humeurs s'affolent avec une exquise lenteur lorsque entrent en scène les particules d'eau qui virevoltent dans les airs, s'immiscent sur les toits, humectent les feuilles. Sur la ville la pluie vernale apporte une fraîcheur aqueuse pleine de l'odeur des champs. L'atmosphère est ralentie, trouble, chargée de réminiscences.

J'aime ne voir au-dessus de ma tête qu'un immense manteau d'une blancheur uniforme.

En juin le ciel entièrement couvert me donne une sensation d'éternité, de profondeur, mais aussi d'infinie légèreté. Les aubes de juin sans soleil me ravissent. A la lumière crue et directe de l'été je préfère la clarté douce et diffuse que filtre une barrière de brumes blanches.

En juillet je n'espère que l'éclat nivéen d'une lumière d'avril. Certains jours du mois estival la nue ne laisse passer aucun rayon, alors les champs de blé deviennent pâles comme si la Terre était devenue la Lune.

Août, je le préfère sous un vent doux et serein plutôt qu'embrasé par des tempêtes de lumière. Là, le monde m'apparaît sous son vrai jour : sans les artifices et superficialités communément inspirés par l'astre.

L'alchimie nuageuse provoque en moi un mystère de bien-être qui m'emporte loin en direction des espaces nébuleux, haut vers l'écume céleste.

Entre genèse des étoiles et éveil du bourgeon.

93 - Un fol esprit

Vidéo : "Promenade interdite"

La nuit était profonde, la forêt ténébreuse. En passant sous les frondaisons je fus assailli par mes chimères. Dans le noir apparurent des spectres éclatants. Songes inquiétants ou vent nocturne ? Ces follets sortis de mon imagination m'effrayèrent !

A deux pas de moi, une tombe bras grand ouverts. Là, une gueule béante, crocs acérés. Dans mon dos, un regard diabolique. Sur ma nuque, des pattes velues.

Je luttais contre des feuilles mortes, me défendais contre des branchages, fuyais des ennemis imaginaires. Parvenu au coeur de la sylve, je devins fou. Je me réfugiai au pied d'une souche que je pris pour le crâne d'un géant. J'attendis l'aube dans l'angoisse. Au matin, des bûcherons me trouvèrent.

Lèvres tordues, visage tourmenté, je leur adressai un râle long et sépulcral qui les pétrifia d'horreur.

92 - Mélancol



Vidéo : "Les jours, les mois, les ans..."

Il aurait pu être baptisé Tristan, Eplore ou Luciole.

Mélancol fut préféré. Une naissance sous le signe de la ronde Lune avait déterminé ce choix. Il avait le regard triste des enfants rêveurs, la moue plate pareille aux statues de plâtre, la mine pâle qui sied aux délicats.

C'était une onde, un parfum, un sable fin, un fil au vent. Il riait sous la pluie, pleurait dans la nuit, chantait dans les herbes folles.

Mélancol aimait le mystère, le silence, la solitude. Lors de ses retraites poétiques il avait pour seules compagnies les nuages, les feuilles mortes, les oiseaux lointains et un ou deux chats frêles. Énigmatique, doux et sauvage, Mélancol fuyait les gens. Il préférait lire dans les bois, s'évader dans les cimetières, rêver au bord de l'eau.

Mélancol un jour fut retrouvé mort, face contre ciel, yeux ouverts, bouche béante. Sa mort fut mise sur le compte de la tristesse.

En vérité Mélancol avait succombé à la Poésie.

91 - La hauteur du monde

Vidéo : "L'effet cloches"

L'aube qui se propage éclaire les nues, irradiant le monde d'un éclat argenté. Un nouvel astre se lève à l'horizon. Je monte vers les lueurs bleues, empruntant une voie blanche le long de laquelle tournoient des papillons. Dans cet espace limpide je remarque que des cailloux étincellent au bord du chemin. La lumière devient plus chaude, et je reconnais le soleil en face de moi. Il commence à m'éblouir. Je me retourne. Derrière moi, la mer. Un océan lumineux. Avec toujours ce ciel comme un cristal pur.

Des milliards de créatures, animaux, plantes, êtres divers et multiformes, d'apparences étranges ou familières habitent cet univers. Certaines se côtoient sans dommage, invisibles mais réelles, présentes telles des pensées dans l'air. D'autres s'ignorent de bonne foi, soupçonnant toutefois leur mutuelle existence.

Je continue de monter. Au point culminant de mon ascension, des rayons de lumière de teintes différentes me traversent et j'accède à un état de conscience fulgurant : je deviens une écume aérienne composée de particules infinies aux couleurs inconnues, une ébullition éthéréenne, un éclair à l'état pur. Je suis à la fois brin d'herbe et étoile, brasier et coquillage, entre cosmos et atmosphère familière : un sentiment de grandiose et de simplicité, d'infini et de proximité, de mystère et de connu. Progressivement je redescends, me réaccoutumant aux choses que je viens de quitter plus bas, comme si je me rassemblais, me recomposais après un éclatement parfait de mon être à l'échelle de l'Univers.

Suis-je mort ? Sous le souffle de quel dieu de l'Olympe suis-je apparu en ces lieux ? Suis-je né de cette lumière qui m'inonde ? Ce monde est-il l'antichambre des âmes prêtes à être incarnées ? Vais-je apparaître en des lieux inconnus et lointains, sous une forme prodigieuse ? Impossible à savoir, tant le soleil, le chemin, les cailloux, les papillons sont présents autour de moi comme des réalités intimes et éternelles.

Où me suis-je donc égaré, là où le temps n'a plus d'emprise, où des lois improbables, éblouissantes régissent les choses ?

Je suis parti dans un fabuleux voyage.

Le soleil au-dessus de moi est en fait une lune qui luit dans une nuit d'été. Les cailloux aux allures de diamants ne sont que de banales mottes de terre. Les papillons pourraient être ces chauves-souris qui chassent les insectes dehors. Moi, plongé dans un sommeil profond, presque mort, je poursuis mon long voyage. Un voyage à la fois ordinaire et magnifique, accessible et impénétrable.

Je voyage dans mon âme, emporté par les vents oniriques.

90 - Epées, moines et amour courtois

Vidéo : "Stupéfaction à l'abbaye !"

Je laisse au spectateur le soin de deviner ce qui se trame derrière la vitre du magasin de chez les moines de Solesmes.

Une affaire de femme ? Ou encore quelque diablerie ? Et pourquoi pas une histoire d'alchimie ? A moins qu'il ne soit question d'une révélation pour initiés, un trésor d'un autre ordre... Ou bien de manière plus triviale une bonne soeur égarée dans le jardin privé des moines, peut-être...

Mais chut ! Gardons le secret.


+++++++

J'aimerais passer mon temps dans le luxe de la pierre millénaire d'un cloître, perdre les heures de ma vie là où tout silence vaut une prière. Un cloître... Ces charmants caveaux sont des volières pour âmes libres. Des tombes de lumière où les vivants s'égaient sans mot dire, se réjouissent avec gravité. Les cloîtres sont des châteaux pour esprits d'élite. Fuir la trivialité du monde et me rapprocher des étoiles entre quatre murs nus, voilà mon plus cher désir.

Plus de superflu ni de vulgarités... Rien que des icônes, des écussons, de la pierre, de l'austérité et du silence.

Je veux vivre dans un monde de chevalerie, un monde peuplé de laboureurs et de gens nobles. Un monde de guerriers en esprit, de héros, de rêveurs, de porteurs d'épée et de poètes.

Mon monde.

89 - Un grand homme

Vidéo : "Sucettes pré-électorales"

Il rêvait de lauriers, d'océans, de jours éclatants.

Il regardait le ciel avec gravité, prenait la parole avec emphase, marchait avec dignité. C'était un tribun, une légende, un héros dans l'âme. Plein de componction, il considérait les événements de sa vie avec la hauteur de ceux qui se savent supérieurs.

Soucieux de son image publique, il prenait soin de sa longue barbe, de l'intonation de sa voix, pesant chacun de ses mots de sorte que ses interlocuteurs soient persuadés d'avoir en face d'eux un grand philosophe, un subtil stratège, un esprit pénétrant embrassant maintes connaissances. Magistral, secret et pédant, l'homme rayonnait dans sa basse-cour. Avec ses allures de César, il occupait naturellement une haute fonction de la vie sociale.

Il avait décidé que sa mort serait à l'image de sa vie : pontifiante, exemplaire, mythique. Il se complaisait d'ailleurs à décrire ses derniers instants dans ses livres sérieux, ce qui impressionnait beaucoup ses lecteurs. Si bien que nul n'ignorait que cet homme était une statue vivante, une toge ambulante, une barbe de bronze.

Olympien, profond, solennel, ce grand personnage s'attendait à s'éteindre comme un astre : avec majesté, cérémonie, mystère.

Il mourut d'une glissade sur une déjection canine. Lorsqu'on le ramassa, sa main étreignait encore sa baguette de pain.

88 - Miracle dominical


Vidéo : "Chlorophylle dominicale"

A la messe du dimanche matin il se passe de temps à autre des petits miracles : sous les voûtes d'une cathédrale prestigieuse ou d'une humble église de campagne la grâce peut soudainement descendre, faire frémir les statues, briser la pierre des coeurs.

Face aux fidèles un visage apparaît, au regard plein de pureté. Celui d'un enfant ou d'une jeune fille. Silhouette diaphane sous la lumière des vitraux... Alors les lèvres se tendent, une voix fluette s'élève, fervente. Et sème au vent de l'esprit une prière qui emplit tout l'espace, fait oublier et le passé et les jours à venir. Et une minute durant abolit même l'épouvante de la mort, fait désirer les sommets de l'autre monde.

Là, le Ciel brouille ma vue, éclaircit mon esprit.

Ce chant en solo m'émerveille, me trouble, me bouleverse, entraîne mon âme dans les hauteurs rares de ses savants aigus. Le visage de l'interprète au timbre cristallin devient radieux sous l'effet de la pieuse harmonie. Une parcelle d'éternité passe à travers la gorge frêle.

C'est le chant de l'ange.

87 - L'homme qui vole

Vidéo : "IZARRA volant"

La Beauté me donne des ailes.

Les muses sont ma force, les astres ma source, la pluie ma braise. La neige m'enflamme, la vase m'enivre, le brin d'herbe me donne le vertige. Le monde est codé, au-delà de toute compréhension je le contemple et me tais.

Et la beauté n'est plus un problème.

Les étoiles paissent dans l'empyrée et les champs de foin parfument le firmament : le beau est complexe, le sublime est simple. Quand la voile est profonde, le voile épais, prendre le large devient facile.

L'alchimie qui donne son éclat au monde est hors de portée humaine : tout mystère s'appréhende avec des yeux candides. Un oiseau, un arbre, un visage, une montagne ? L'adulte est interrogateur, l'enfant est ébloui.

Je suis habité par des feux plus grands que moi. Une lumière me porte plus haut que l'aile de ma plume, une force me pousse loin de mon terrestre horizon, une voix d'un silence éclatant m'enchante mieux que les violons de bois.

Un rayon de la Lune suffit à embraser une âme, un grain de sable est comme une montagne, un cristal de givre vaut un iceberg. A l'échelle de la Beauté tout est égal. Ce qui est beau n'a pas de limite. Les reflets de la lumière partent dans tous les sens, rien ne borne l'immatériel. L'infini n'ayant pas d'aune, il ne fait rien de mesquin et tout de splendide.

A chaque frisson de mon esprit devant le galet, l'écume, l'aube, la mouche, la nue ou l'humble feuille du buisson, je file un peu plus vite vers l'immensité, emporté par le vent de la Poésie.

86 - La maison abandonnée

Vidéo : "Le Mans-sur-Scène"

Il y eut un grincement typique lorsque je poussai le portail rouillé de la vieille demeure abandonnée. Ensevelie sous les friches et les ans, la maison était une caricature. Grotesque et un peu effrayante. Les herbes folles semblaient les seuls hôtes encore vivants des lieux.

Comme une photo jaunie, les murs décrépits et couverts de mousse transpiraient une atmosphère surannée, intime et familière. J’avais l’impression qu’ils restituaient les conversations, les émotions captées des années auparavant, au temps où tout vivait dans la maison. Les vieilles pierres perçaient le silence et se faisaient subtilement éloquentes : je revoyais sans peine ce que fut la vie des anciens habitants.

Des générations s’étaient succédées ici, les murs me le disaient avec insistance : ils respiraient cette douce nostalgie propre à ces lieux qui ont abrité des destins sans histoire et où se sont figés dans bien des mémoires de longs dimanches d’enfance. A travers la pierre à l’abandon, le portail d’un autre temps, les marches usées, les vies qui s’étaient écoulées ici se rappelaient naturellement au visiteur... Leur histoire enfouie sous les ronces soulevait discrètement le couvercle du temps, laissant apparaître des bribes de passé : objets d’antan traînant par terre, effluves de cave et de vieux plâtre, impressions de déjà vécu. Ce charmant cimetière était hanté par la Mélancolie.

Je revivais imperceptiblement les humbles événements quotidiens de ces vies de famille. A des années de distance je croyais entendre l’écho des rires d’enfants, des couverts de la table dressée sous le grand arbre, des murmures échangés les longues soirées d’été…

D’un coin de la cour émanaient des relents d’ordures abandonnées par des oiseaux de passage : squatters, vagabonds ou poètes douteux. C’était à la fois sordide et anecdotique, insignifiant et pittoresque.

Cette maison avait eu une âme, jadis. A présent elle était muette, éteinte.


Morte.


Je la quittai en prenant soin de refermer derrière moi le portail que je venais de faire grincer pour la dernière fois peut-être. Et sans me retourner, je me hâtai.

85 - Un jour d'été en campagne

Vidéo : "Les jours de l'été"

Le vieillard est étendu dans une chaise longue sur le seuil de la porte grande ouverte, les yeux mi-clos, la tête relevée, les bras mollement posés sur les accoudoirs. C'est l'été, et la chaleur est accablante. C'est un vieillard qui n'a plus d'âge, dont on sent la fin proche.

Il semble d'ailleurs attendre la mort à sa porte, au pied de sa maison, sans regret ni amertume. Peut-être même avec une certaine impatience. Il est las. Quelques mouches importunes se posent sur son front usé. Il les chasse d'un geste lent et monotone.

A présent le soleil est haut, et le vieil homme baisse la tête, sur le point de succomber au chant indolent de Morphée. Sous les feux écrasants de l'astre tout est silence, torpeur, hébétude. Rien ne vient troubler cette molle et chaude quiétude : l'homme vit seul et pas un chat ne hante les lieux.

Maintenant on dirait qu'il dort au soleil. En fait il ne dort pas. Il est mort.

Mort au soleil.

84 - Mauvaise fille

Vidéo : "Une flamme de l'automne"

En automne, l'ingénue virevolte...

Bien qu'elle soit indigente, elle porte sans complexe bijoux et armes à fard. Tirant sur tout ce qui brille, elle excelle dans l'art de subtiliser ce qui n'appartient à personne, perdant son temps à compter ses faux amis comme les maillons de ses bracelets en or. Riche de ses babioles, elle mendie ses biens superflus, vole de l'artifice, achète ce qui ne se vend pas.

Et dit volontiers la mauvaise aventure moyennant finances.

Avaricieuse, elle ne regarde jamais à la dépense, surtout lorsqu'il s'agit d'amasser de la fumée. Égoïste, elle nourrit rats et scorpions avec amour. Vicieuse, elle enseigne la chasteté à de vieux eunuques décatis. Méchante, elle prodigue soins et caresses à ses pires ennemis. Les chats blancs sont ses confidents, les colombes ses bêtes noires.

Elle fait griller des sauterelles pour nourrir plus pauvres qu'elle, se réservant huîtres crues et vins cuits.

C'est une passante sans le sou, bien avec tout le monde, accompagnée de personne, aimée des cafards et des fantômes : voici celle que l'on nomme Esméralda.

83 - Le masque

Vidéo : "Sous le masque"

C'est parce qu'il exerce une fascination vénéneuse, avec son sourire diabolique, malicieux, féminin, avec sa chevelure luxurieuse, maléfique, empoisonnée, avec son air infiniment malin, qu'on ne peut s'empêcher de fixer ce masque.

Comme par défi.

Cette face ensorcelée effraie et attire en même temps. L'on voudrait détourner les yeux de cette méchante vipère. L'on aimerait éviter ce regard superbement venimeux. Mais c'est plus fort que soi : on ne peut s'empêcher de fixer cette espèce de lune contagieuse.

Et on la fixe avec haine.

C'est une veilleuse méchante. Blonde et cynique. Belle et cruelle. Laide et érotique. Une charmeuse qui sème le malaise partout où elle passe. Elle intrigue les plus indifférents. Mais surtout elle tourmente les imaginations les plus sensibles : cette ricaneuse est éloquente. Trop peut-être. Et l'on se prend à s'interroger sur ce qui la fait si soigneusement, si sérieusement ricaner...

Il n'est pas très agréable de soutenir ce regard venu d'on ne sait quelles ténèbres, et pourtant on le soutient. On déteste ces yeux d'infernale femelle, et on les trouve magnifiques cependant.

Cette séductrice a décidément le charme malveillant des criminelles amantes.

82 - Le visiteur

Vidéo : "Le visiteur"

J'étais jeune à l'époque. Il frappa à ma porte. Minuit venait de sonner. Il est entré avec son chapeau miteux, sa vieille canne, ses chaussures usées, son air affligé. Je lui désignai un tabouret dur. Il me restait un croûton de pain, du vin aigre, des pommes âcres. Il mangea sans se plaindre. Silencieux, il interrogeait la chandelle du regard. D'où venait-il, qui était-il ? Un pauvre diable d'homme. Une bien mystérieuse compagnie...

Je le questionnai sur ce qui l'avait amené jusque dans ma demeure perdue au milieu de la campagne, au coeur de la nuit. Dehors on entendait le vent, les cris de chouettes. La charpente du grenier grinçait sous la bourrasque. Il mangeait. Sa canne lisse portait la marque des ans. Des siècles eût-on dit... Je répétai ma question. Lui, continuait de manger. Le vent sous la porte faisait danser la flamme devant mon hôte, et les ombres mouvantes sur le mur me rappelaient quelque mage, prince ou messie.

Après avoir répété trois fois ma question je me tus, comprenant qu'il ne me répondrait pas. Je le laissai finir son repas de misère. Il but le vin lentement sans faire la grimace puis se leva, l'air plus triste encore. Avant de partir il m'adressa un regard profond et étrange qui me bouleversa.

La porte s'ouvrit sur la nuit. Il disparut dans le noir. Cette nuit-là je suis resté tard à veiller, seul avec mes pensées, perplexe, troublé. Aujourd'hui encore, alors que je suis bien vieux, je me demande qui était cet énigmatique visiteur de la nuit qui a continué à hanter ma mémoire tout au long de ma vie et dont jamais, jamais je n'ai pu oublier le regard.

81 - La tombe

Vidéo : "Mystère au-dessus des tombes"


Je flânais sous la Lune, m'égarant avec délices sur des terres que je n'avais plus parcourues depuis des lustres, que je reconnaissais vaguement. Sur mon chemin de hasard je croisai une tombe qui sous l'effet de l'astre jetait une ombre funèbre. L'humble croix de bois se dressait dans la campagne. Étrange, jamais je ne l'avais remarquée auparavant...

Intrigué, je m'approchai... J'y lus le nom d'un ermite que j'avais bien connu jadis. Ainsi ce vieux fou était mort ! Selon sa volonté il avait été mis en terre là où il avait vécu : nulle part, loin de tout. Une vie simple, admirable en vérité. Alors me revinrent les souvenirs de ce passager hors du temps, à l'écart du monde, épris d'idéal.

Sa piété était grande, sa joie spirituelle immense, son antre minuscule. Il vivait comme un pauvre, riche de son renoncement. A l'époque, admiratif, méfiant et amusé, j'écoutais ses histoires, toujours belles, inspirées, mystiques. Mais chimériques pour l'hérétique que j'étais.

Je m'attardai sur sa tombe, affligé de constater qu'une vie aussi glorieusement incarnée, honnête, saine, se nourrissant d'altruisme, de prières, d'espoir pouvait s'achever misérablement sur la pourriture. Peu réjouissante condition humaine qui me laissait perplexe, désabusé.

Je décelai une fissure sur la dalle. Le pauvre illuminé était mort depuis si longtemps... Machinalement je posai le pied à l'endroit de la fissure. Alors il se passa une chose extraordinaire, inimaginable : mon talon s'enfonça, la pierre se fendit, le gouffre macabre s'ouvrit. L'épouvante me gagna, très vite remplacée par l'incrédulité, l'ébahissement, l'émerveillement : de la tombe surgit un puissant geyser de ciel bleu, un pur jaillissement d'azur, une éblouissante irruption de bleu, un torrent de lumière d'une beauté inouïe ! Un rayonnement de bleu intense dans le silence de la nuit qui dura deux minutes tout au plus. Phénomène inexplicable et pourtant réel qui devait bouleverser le cours de mon existence.

Ces flots azurés sortant de la sépulture m'avaient raconté là un grand mystère que j'étais loin de soupçonner. Tant d'évidence ne pouvait me laisser de marbre. Touché par cet aperçu de ciel fusant de la fosse, je fus converti.

Je me fis ermite à mon tour.

80 - Septembre



Vidéo : "Les hurlements de l'automne"

Septembre, enfin !

Saison des glas, mois des retours, royaume de la mélancolie, septembre enchante les âmes d'envergure de ses parfums d'encens, de ses teintes funèbres, de ses violons mornes. Septembre fait fuir les couleurs immodestes de l'été, chasse les chants impies de la viole, ôte aux femmes leurs robes légères, les farde de terreau.

Fertile, contemplatif et horticole, septembre a raison des vanités estivales.

En septembre les cigales méditent, les jardins se fanent, les cimetières s'embellissent. Septembre est un verger d'humus, une promesse de mort, l'éden des incarnés, l'hymne des luthistes, la récompense des éplorés, la vengeance des vendangeurs.

Bacchus, Euterpe et mon voisin de palier sont les hôtes de septembre : le neuvième mois assoiffe les affamés, dénoue les langues, rapproche les frileux.

En septembre les marbres s'allègent des feuilles tombées, le vent endort champs, arbres, hommes. La terre berce les défunts, prolonge les racines, s'enrichit de fleurs mortes.

Et moi je renais.

79 - Monde de chiens


Vidéo : "Le chat qu quotidien"

Sales cabots ! Je n'ai pas pitié de vous. Plutôt de vos maîtres dénaturés. Comment des humains normalement constitués peuvent-ils aimer des chiens ? Créatures au ventre répugnant, au pelage puant, aux moeurs plébéiennes, je vous hais ! Vous les gueules aboyantes, vous les haleines fétides, vous qui naissez avec la salive au bord des babines, vous m'inspirez dégoût, répulsion, horreur. Parasites de nos rues, cessez de souiller les caniveaux, allez plutôt crever dedans, et promptement encore ! Votre place n'est pas ailleurs que dans la fange.

Je me débarrasserais de vous sans aucun scrupule si je le pouvais ! Vous les chiens, que vous soyez bâtards ou racés, que vous soyez princes des salons ou gueux des taudis, vous êtes des insultes sur pattes, des offenses vivantes, les déchets de nos villes.

J'allègerais volontiers la planète en bannissant vos quatre pattes de sa surface, sales clébards ! Du plus petit au plus gros, du plus attendrissant au plus laid, je vous ôterais la peau du dos, je vous désosserais si je le pouvais ! Plus de granulés à fabriquer dans nos usines pour vous nourrir, chiens que vous êtes ! Il n'y en aurait que pour les chats. Eux sont des créatures bénies des dieux, eux sont des gens propres, eux sont des personnes subtiles. Eux sont mes vrais amis. Les chats, enfants du Ciel, tout proches des anges... Mais vous les chiens, votre nom même est une injure, vils agresseurs de postiers, traînards des poubelles, renifleurs d'excréments !

Ne mettez pas la patte chez moi, maudits chiens ! Fuyez mon foyer, allez extorquer chez le voisin votre pitance indue. Mais pas chez moi. Vous vous tromperiez de porte. On vous a abandonné sur les routes des vacances ? Soit. Vous pouvez crever maintenant ! Pas la peine de venir chez moi. Vous avez bien profité de la bêtise de vos maîtres qui vous ont hébergés, nourris, soignés, allant -les insensés ! - jusqu'à vous céder leur fauteuil, jusqu'à vous mettre des morceaux de repas dans la gueule en plein dîner familial ? Vous vous êtes bien gobergés sous nos toits ? Vous pouvez tous aller au diable maintenant !

Retournez aux enfers et n'en ressortez plus, maudites bêtes !

Cerbère est votre vrai maître.

78 - Un amour de chien


Vidéo : "Les hôtes à moustaches du Vieux-Mans"

Précision (pas si superflue que cela) pour les moins fins de mes lecteurs : le texte qui suit est évidemment ironique : j'ai en horreur la gent canine.

J'ai raté ma vie d'homme.

J'aurais tant aimé avoir un chien, un bon gros chien qui viendrait me lécher la face à l'heure des repas...

Il faut que je précise à mes lecteurs que je raffole des chiens. Surtout des gros. Des très gros même. Leur bonne odeur naturelle, leurs aboiements dans la sérénité du crépuscule, leurs moeurs distinguées à l'heure vespérale -ou matinale- quand ils abandonnent leurs déjections aux abords du foyer, égayant les chemins, la cour, le seuil de la porte de leurs traces fécondes, signe de leur bonne santé consciencieusement entretenue grâce aux pâtées achetées en quantité suffisantes par le maître aimant...

Ha ! La douceur de la compagnie canine que je ne connaîtrais jamais au coin de la cheminée ! Etre réveillé à l'aurore par les glapissement joyeux de la créature désirant aller se soulager sous la rosée... Douce responsabilité du maître si aimant qu'en toutes circonstances il cède la place à son compagnon à quatre pattes !

Ho ! Combien la proximité des chiens me manque ! Comme je les aime ces braves grosses bêtes qui vous lèchent le visage d'un ample coup de langue pour un oui, pour un non !

Le sort m'a refusé cette grâce. Je ne suis pas assez fortuné pour adopter un bon gros chien : ma demeure est étroite et mes revenus de vieux célibataire au chômage me permettent à peine de faire surface !

Alors je vais parfois rendre visite à mes voisins : ils ont un énorme toutou que je connais très bien à force de l'entendre aboyer de bonheur sous ma fenêtre depuis tant d'années... Comme j'envie ce couple et surtout comme j'aime leur enfant chéri, leur cher enfant à poils, à crocs, à langue pendante...

Quand je vois leur gros chien qui de joie me montre ses bonnes dents bien blanches, je me précipite vers lui, bras tendu, larmes au bord des paupières, et je l'étreins dans un tourbillon d'authentique amour dans lequel homme et bête ne font plus qu'un !

Chaque fois que je le peux je viens embrasser le chien de mes voisins, et je serre, je serre ce corps massif tout soyeux, tout rempli qu'il est de tendresse canine...

Après de deux mois de ce manège, alors que j'avais pris une vingtaine de fois le chien dans mes bras, le temps de m'en faire un ami, un complice, le chien de mes voisins a succombé à un mal étrange.

On a trouvé dans son abdomen, bien cachées par la fourrure, de discrètes traces de piqûres.

Une vingtaine.

jeudi 29 janvier 2009

77 - La tendresse



Vidéo : "L'esthète et la béotienne"

La tendresse, ce ne sont pas ces niaiseries si souvent évoquées.

La tendresse, la vraie, la mâle, virile, mûre tendresse, c'est la gifle hautaine du sybarite contre la joue de la gueuse sur qui dans un magnifique élan de charité mêlée de pitié il daigne se pencher, loin des us mièvres qu'adoptent les âmes amollies.

La gifle du dandy réveille l'indigente qui la reçoit, elle sonne comme l'airain dans l'air frais du matin, claque comme un drapeau après la bataille, vivifie le sang, cingle le coeur léthargique. C'est un grand honneur pour une femelle que d'être méprisée avec tendresse par un seigneur. C'est une grande élévation pour le seigneur que de condescendre à abaisser le regard sur la misère (l'état de féminilité étant en lui-même une misère, une déchéance naturelle), de la rudoyer pour mieux s'en repaître quand, ainsi malmenée, elle prend conscience de sa petitesse, pitoyable.

Le maître, lorsque l'objet de ses attentions se fait soudain vermine, étend sa dextre magnanime jusqu'à la joue déchue et frappe, anéantissant d'un seul revers de la main toute prétention à la fierté, à l'amour propre, qui serait une offense au principe-même de tendresse.

Car la vraie tendresse c'est le renoncement de l'être faible face à son seigneur et maître, la totale soumission à sa cause. La tendresse, c'est l'abandon sans artifice de celle qui s'y adonne. Abandon de la déshéritée à son mâle souverain.

76 - Enigmatique et ambigu

Vidéo : "Chat y va au Vieux-Mans !"

Dans mes yeux mystiques pénètre la lumière du monde et des étoiles. Mon regard qui se pose sur vous est un perpétuel point d'interrogation.

Les initiés voient dans mon oeil une lueur sacrée, comme si j'étais le vivant autel de quelque divinité. Les méfiants me supposent messager des enfers, soupçonnant un mauvais mystère au fond de mes prunelles.

Certains admirent mon aspect racé, mes formes élégantes, ma face pleine de distinction. D'autres craignent mon ombre qui passe, mon pas silencieux, mon air subtil. Il est vrai que si la société des gens bien nés ou fortunés fait mon affaire, me roulant dans de la soie entre le salon d'une comtesse et le bureau d'un archiduc, j'évolue avec autant d'aisance en pires compagnies. Et, indifférent à tout, perdu dans mes pensées obscures, je trouve également mon bonheur dans un taudis.

Rien ne m'atteint au fond de mon silence et de ma solitude. Et si j'ai l'air dédaigneux envers mes hôtes c'est que, accueilli chez le riche dans un fauteuil de style où je laisse mon empreinte douteuse ou bien chez le pauvre où je crache dans un méchant panier percé, partout on me traite comme si j'étais un dieu. L'humble comme le fortuné me flattent avec une égale dévotion. Ils me prodiguent louanges et caresses à n'en plus finir, même si la plupart du temps je demeure de marbre, observant de loin durant des heures entières mes bienfaiteurs.

C'est surtout dans ces moments interminables et silencieux où j'observe que l'on me prend pour une divinité. Bénéfique pour les uns, méchante pour les autres.

On m'a donné le nom de chat.

75 - Belle et chaste

Vidéo : "La belle et la bête"

C'était un adorable démon, une vierge belle comme l'enfer. Malheureusement, elle était très sotte, extrêmement pieuse, d'une chasteté exemplaire, maladivement versée dans les chants de messe. Cela dit, elle vocalisait comme un rossignol. A la messe elle attirait les mâles corrupteurs de la paroisse, non que sa voix céleste provoquât de sincères conversions chez ces âmes égarées, ses femelles courbes rivalisant simplement de grâces avec la statue mariale qui trônait à l'entrée de l'église.

Avait-elle conscience de sa venimeuse beauté ? Sa sottise abyssale la rendait hermétique aux compliments continuels de ses prétendants. On lui parlait de son corsage, elle répondait par des versets bibliques. On lui faisait des promesses de menteurs, elle s'attendait à des neuvaines. Bref, elle avait une cour d'amoureux éconduits, indifférente devant leur dépit.

Les garçons, la fièvre au corps, se moquaient bien de sa stupidité. Ils ne voyaient que ses yeux de biche, sa jupe brève, ses mises échancrées. C'est que dans son insondable bêtise la belle allait à confesse vêtue comme une catin. Elle ressortait du confessionnal après y avoir laissé ses péchés véniels, plus désirable que jamais. Délivrée de ses mauvaises actions imaginaires, elle dansait de joie en revenant de l'église : sa jupe se relevait, son corsage se dénouait, sa croupe se courbait... Ca jasait derrière les carreaux sales, bien qu'on la sût irrémédiablement bigote.

Les séducteurs bredouilles ne lui pardonnèrent jamais sa dévote conduite. Ils se consolèrent dans des bras moins flatteurs, contre des girons moins glorieux, entre des flancs plus communs. Ils ne se remirent jamais de leurs frustrations.

C'est ainsi que la vestale fit le malheur de ses soupirants.

Finalement elle devint bonne soeur.

74 - Ma vie d'avare



Vidéo : "Sur la route du casino"

Je souffre d'une avarice phénoménale.

Obsédé par l'économie, hanté à l'idée de la moindre dépense, tourmenté pour des histoires de centimes, je vis très largement en dessous de mes moyens.

L'hiver je me chauffe à mes illusions, au printemps je puise mes forces dans la brise, l'été je songe à l'hiver pour me consoler de la touffeur, à la saison des récoltes je traîne dans les potagers de mes voisins en quête de fruits pourris. Ainsi toute l'année je me nourris de peu, bois le vin sans goût mais gratuit du ciel, passe mon temps à regarder les autres gaspiller leur bien.

Rebelle à la consommation, farouchement opposé au luxe comme au nécessaire, je fuis les marchands quels qu'ils soient.

Les poubelles sont mes seuls paradis. L'ordure m'agrée par-dessus tout en cela que son prix est égal à zéro. Là où rien ne peut s'acheter, je me précipite, affamé mais digne car en effet, j'estime qu'alléger ma bourse est indigne de ma condition d'avare convaincu.

Ladre je le suis par goût, par intérêt, par vocation.

Il m'importe de réduire à l'extrême mon niveau de vie plus par haine des frais, par refus de mettre en circulation mes finances, par horreur de la dilapidation de mon bien, par crainte du gaspillage de mes sous que par désir de m'enrichir. Je considère ma vraie richesse en termes de gains par rétention d'argent, par non-dépenses. Me séparer d'une seule piécette me coûte assez pour que je commette trop souvent ce crime que je ne parviens jamais à me pardonner. Rares sont mes achats.

Plus rares sont mes dons.

Je ne fais de cadeau à personne, à moi encore moins qu'aux autres. Je me prive de tout, même d'être pauvre. Mon idéal est de réussir à atteindre la misère pour n'avoir enfin plus rien à dépenser. La simple pauvreté à laquelle je me soumets depuis toujours me semble un luxe honteux. Je suis un fou de la cause. Fanatique dans mon avarice, je poursuis un absolu : retenir tout l'argent que je possède, ne rien laisser échapper de ma bourse.

Depuis plus de trente ans je consigne dans un méchant carnet mes plus petites dépenses. Du matin au soir je calcule, recalcule, estime ce que j'aurais pu économiser tel jour, tel mois, telle année de ma vie, regrettant tel achat scrupuleusement noté en langage codé (une manie de radin je suppose), lisant et relisant inlassablement mes minuscules colonnes de chiffres dans le petit carnet tout corné...

Ma passion pour l'économie est telle que je n'aspire qu'à vivre le plus longtemps possible afin de glorieusement mourir sur un amas de sous et de billets soigneusement accumulés toute mon existence durant.

73 - Un banquet en juin



Vidéo : "jeux d'enfants"

Les nappes sont éclatantes sous l'arbre séculaire. Les cris joyeux des enfants se mêlent aux tintement des coupes, aux voix tonitruantes des rieurs. Les communiantes tout de blanc vêtues arborent chapeaux, ombrelles, corsages échancrés. Leurs allures distinguées leur confèrent vertu, hauteur, dignité. Les invités ont des maintiens d'aristocrates. Le propos est choisi, le ton accorte, la répartie fine. Sous les dentelles on devine de grandes familles, de beaux patronymes, d'illustres particules. Les tenues sont impeccables : gants blancs et jolies manières.

Le parc, immense, est un véritable éden pour gens du monde. Poètes, écrivains, artistes, élégantes, bohémiens fortunés et mendiants en costume s'y sentent chez eux. Du château vont et viennent Demoiselles, Messieurs, servantes. La crinoline côtoie le cigare, et les plats d'argent étincellent au soleil d'été. Les gestes sont gracieux, les coeurs sont légers et l'air est un peu lourd. Le temps est à l'enfance, aux amours, aux molles, lentes années que restitueront, intactes bien que jaunies, de vieilles mémoires.

Léthargie, éveil, mélancolie, neufs émois et doux regrets, vertes envies et mauves espérances se croisent sous les ramures augustes.

Ca trinque dans du cristal et ça interprète du Mozart. Les bruits de couverts ont des raffinements d'un autre temps. Un sybarite s'essaye au piano, sorti jusque sous le grand arbre pour l'occasion. Plus loin dans l'herbe des lèvres s'unissent au son de la barcarolle qui monte...

Le repas sous le grand arbre s'éternise, noyé dans le champagne et les pièces montées qui se succèdent. Une vieille marquise a des vapeurs, c'est l'émoi général. Petit drame charmant du dimanche... On parle safari, vieux lions fatigués et courses de gazelles. Des spectres fameux sont évoqués : Shakespeare, Hugo, Lamartine. On échange des vers, boit à petites gorgées la Poésie, respire à pleins poumons l'air chaud tant les têtes sont lourdes, étourdies par les paroles de Bacchus.

Le soir tombera sans bruit sur les nappes blanches. Les invités un à un s'en iront. L'été passera, l'arbre perdra ses feuilles, le château vieillira. Les enfants grandiront, les vieux mourront. Le siècle s'écoulera. Tout ne sera plus que souvenirs, embellis, scellés sous des crânes blanchis.

Ressuscités cent ans plus tard sur un écran d'ordinateur.

72 - Mon identité poétique



Vidéo : "Des chats, des trains et des hommes"

Sous les scintillements de la nuit constellée d'étoiles, je caracole sur ma cavale. La neige soulevée par les sabots de l'animal tourbillonne dans son sillage, entraînée par le vent. La poudre fine projetée en l'air m'enveloppe en formant tout autour de moi des myriades d'éclats argentés et semble se confondre avec les poussières célestes qui luisent au-dessus la sainte et éternelle Russie.

Je suis le fils de la toundra, l'enfant des neiges, l'héritier des plaines glacées, le chantre des pays d'hiver, le passager des terres gelées. Je n'ai pas vraiment de nom. Je suis l'originel Cosaque. Depuis des siècles je sillonne les étendues sans fin d'un monde d'écume et de solitude, ainsi qu'un immortel cavalier. Je suis le reflet incarné des impérissables légendes, le danseur des blancs espaces, et c'est pourquoi je ne puis mourir. Heureux, j'erre à n'en plus finir dans cet univers immaculé, franchissant lacs gelés, traversant forêts, parcourant steppes à la poursuite de l'horizon, toujours en quête de chevauchées fantastiques, ivre de vent, de neige et d'étoiles.

Chaque nuit ma monture m'emporte vers les neiges lointaines inconnues des hommes. Je n'ai pas d'autre but, d'autre joie, d'autre destin que de chevaucher dans les immensités silencieuses et gelées. Astre fabuleux des paysages givrés, je ne mange pas, ne bois pas, ne dors jamais et suis plus vivant qu'un prince. Je puise mes forces dans la contemplation des grands froids.

Je suis l'Ange de la Russie.

71 - Monsieur Leblanc


Vidéo : "Passager non conducteur"

Monsieur Leblanc est un citoyen exemplaire mais irascible, viscéralement attaché à des principes étranges et ridicules, incompréhensibles pour le commun des mortels.

Chaque matin il vient demander haut et fort des croissants rassis chez son boulanger exaspéré. Rien ne lui interdit de faire pareille demande, aussi offensante soit-elle, même en affichant avec une admirable feintise un air de reproche à glacer le pain chaud. Aussi s'en donne-t-il à coeur joie. Des rumeurs circulent chez certains clients du commerçant, moins amusés que d'autres par les plaisanteries pétrifiantes de ce boute-en-train...

Monsieur Leblanc a un sens aigu de l'humour.

A la banque, soucieux de la sécurité de ses biens, notre héros vient faire vérifier son compte de nombreuse fois par jour, lentement, longuement, fastidieusement, scrupuleusement, surtout quand derrière lui s'étire une interminable file d'attente de gens pressés. Régulièrement le préposé lui fait savoir qu'il serait temps pour son client de posséder une carte bancaire afin de consulter son compte directement dans la machine automatique sans plus jamais déranger personne. Il rétorque invariablement qu'il ne souhaite pas posséder de carte bancaire et que de toute façon même s'il en avait une, personne ni aucune loi au monde ne lui interdirait de ne pas s'en servir et de continuer à consulter son compte au guichet, "à l'ancienne". Il ajoute, imperturbable, qu'il est dans son droit le plus strict de demander dix, vingt fois par jour les mêmes renseignements, que cela plaise ou non aux agents, que leur métier de banquier est de lui répondre avec courtoisie à chaque fois, combien il les consulterait jusqu'à trente fois par jour...

Monsieur Leblanc connaît ses droits.

Chez le marchand de tabac il achète tous les quatre jours une petite boîte d'allumettes et paye chaque fois avec un billet de 500 euros. C'est sa façon à lui de lutter efficacement contre le tabagisme national.

Monsieur Leblanc n'a pas tort.

Au bar il commande chaque jour un verre d'eau du robinet et ne le boit pas. Il sait que c'est gratuit et que le serveur ne peut légalement pas le lui refuser. Rien ne lui interdisant ensuite de ne pas demeurer des heures entières devant son verre d'eau, il demeure par conséquent des heures entières devant son verre d'eau. Ca ne sert à rien mais il a la loi pour lui. Aussi passe-t-il ses après-midi à profiter stérilement des lieux. Ca ne lui rapporte certes pas grand-chose, mais ça ne lui coûte rien non plus.

Monsieur Leblanc a un certain sens des affaires.

Les toilettes publiques sont en quelque sorte sa seconde demeure, étant donné qu'il entend profiter sans entrave du fruit de ses impôts, par ailleurs dûment payés. Personne ne peut par conséquent lui reprocher d'utiliser les toilettes publiques à chaque fois qu'une envie naturelle lui commande d'aller se soulager, c'est-à-dire plusieurs fois par jour, et ce tous les jours de l'année. Notre bonhomme n'ignore pas que les toilettes publiques peuvent être utilisées sans restriction par les administrés. Les utilisateurs ont même le droit de se plaindre à la mairie en cas de mauvais entretien.

Monsieur Leblanc n'est pas un hors-la-loi.

Il a porté devant les tribunaux bien des affaires. Certes baroques, inhabituelles, voire complètement saugrenues mais parfaitement recevables sur le plan juridique. Il a obtenu gain de cause à chaque fois. La République française l'a même dédommagé pour une histoire presque virtuelle : l'ombre du toit de la mairie jouxtant sa propriété portait illégalement jusque sur un angle de son jardin où il avait choisi de planter une espèce rare de mauvaise herbe ne donnant le meilleur d'elle-même que dans des sillons fortement ensoleillés. C'était son droit le plus strict que de faire pousser des ronces dans son jardin et de choisir cet angle litigieux précisément pour les cultiver, même si ses détracteurs lui rétorquèrent que le reste du jardin, vierge de toute plantation et sans aucune ombre, aurait pu faire l'affaire.

Monsieur Leblanc fut le plus malin.

Bref, Monsieur Leblanc a trouvé la combine idéale pour importuner ses concitoyens le plus longtemps possible sans jamais être inquiété par la loi et ainsi occuper joyeusement sa retraite.

Souhaitons longue vie à Monsieur Leblanc !

70 - Dans la ville lumière

Vidéo :"Joie de juin loin des lois"

Il était mentaliste de province, parcourant les villes moyennes de numéros en numéros. Non sans une certaine gloire, même si celle-ci était mêlée de médiocrité. Un bref passage à Paris l'éblouit définitivement : c'est là que l'amour, à 52 ans, entra dans sa vie.

Belle brune élancée, parisienne avant tout, elle arborait des os faciaux saillants qui lui conféraient un charme puissant. Il avait les dents jaunes mais souriait avec une exquise distinction "vieille France", quoique ses manières fussent légèrement maladroites. Ils venaient de se rencontrer dans la ville lumière. La ville lumière...

Avec ses pommettes anguleuses, sa mâchoire carrée, son front antique, le visage de cette superbe trentenaire à la coiffure sophistiquée rappelait celui d'une camarde somptueusement grimée. Lui, en dépit de ses dents jaunies n'était point laid.

Ils s'aimèrent, dans la ville lumière. Puis apprirent à mieux se connaître de nuit en nuit, sous les feux de la cité éternelle.

Il n'était plus question pour lui de jouer au clown déclassé devant un public de sous-préfecture : le mentaliste devait tenir son nouveau rôle d'amant à part entière, avec ses dents teintées il est vrai. Elle, sépulcrale mais belle femme malgré tout, des étoiles plein la tête depuis leur rencontre, ne voyait plus la dentition douteuse de cet authentique provincial que les feux de la capitale avaient étourdi. Le mentaliste quant à lui voyait la face de l'amour en cette brune. Plus noire que brune d'ailleurs, avec ses yeux profonds, ses rires graves, sa chevelure ténébreuse... Dans la ville lumière, tout devenait éclatant.

Il riait à pleines dents, tandis qu'elle lui faisait des charmes sans fin avec sa belle chevelure, ses os proéminents et tous ses artifices mondains.

Dans la ville lumière, la lourde province s'était étrangement combinée avec l'Élégance. Une fusion improbable du sabot et de la semelle délicate. Et contre toute attente, parfaitement réussie. Femme raffinée aux attraits funèbres, la belle balayant d'un coup tous ses préjugés ne jurait plus que par ce mentaliste au parler désuet.

Et aux dents ternies.

Vraiment, elle rayonnait de beauté. De cette beauté chaude, venimeuse, orientale qui fascine, effraie et fait rêver. Le mentaliste, un peu gras, la veste démodée, avait l'air de ce qu'il était : un galant anachronique un peu rustaud. Lui avec ses dents négligées, elle avec ses traits quasi cadavériques, ils formaient un couple fulgurant, soudés comme deux éclairs simultanés, deux flammes d'un même orage. En fait deux spectres : le premier un peu ridicule mais touchant, le second dégageant un mystère un tantinet macabre. L'un ressemblait à une vieille photo jaunie, l'autre faisait songer à une grande statue mortuaire. Ils se perdirent dans la ville lumière. L'histoire ne dit pas ce qu'il advint de ce couple insolite car nul ne le revit plus jamais, mais nous imaginons qu'il s'est volatilisé dans les lumières de la ville. Désagrégé, dématérialisé, pulvérisé en direction des étoiles. Juste au-dessus de la ville lumière, précisément.

Lui avec ses dents colorées, elle avec sa tête en forme de crâne.

69 - Buvons !



Vidéo : "Un verre, deux verres, trois verres..."

Buvons, buvons car le vin est le suc des étoiles et l'ivresse est belle !

Buvons à gorge déployée, la mort ne devancera pas pour autant son heure. Un verre de plus, un verre de moins, elle viendra à point : attendons-la avec des bulles dans la tête. Buvons sans remords, Bacchus saura trouver les mots pour faire légers les pas de la Faucheuse.

Buvons, le sang de la vigne fait chanter les âmes. Buvons ! Le jus du raisin trouble les idées, éclaircit les coeurs. Buvons, le son du glas résonne moins grave lorsque teintent les verres : l'airain est durable mais sinistre, le cristal fragile mais joyeux.

Celui qui boit ne peut être un méchant homme. Qui s'humecte le gosier abreuve l'amour. Qui arrose son palais met le feu à son âme.

Mortel, la coupe devient sacrée dés lors que tu la portes à tes lèvres : le vin est l'eau des anges, le miel du Diable, l'onction de Dieu, le lait de l'âme.

Buveur, si la bouteille parfois est âpre, l'étincelle est divine. Même lorsque le vin pique ta gorge, il caresse tes espoirs les plus doux. Chéris ce poison qui te rend la vie belle ! La Camarde jette une ombre mélancolique sur tes jours comptés, alors que la vigne répand sa lumière sur ton front amnésique.

68 - Le glaive de l'esthète

Vidéo : "Les grandes cimes"

L'esthète aimait les femmes.

Il chérissait leurs pieds, suivait leurs pas, s'attachait à leurs chats, s'affichait avec leurs appas, pressait leurs châles, surveillait leurs passages, provoquait leurs larmes aussi : notre héros était un amant féroce.

Il y avait deux Z dans son nom en quatre parties. Il prenait ces Z pour des ailes. Ou plutôt il prenait les L pour des zèbres. Enfin, dans ses ivresses esthétiques il confondait les choses avec les idées, les étoiles avec les fioles, la Lune du soir avec la une du journal. Précisons que ce petit "Machia-nova" de par sa naissance avait hérité d'un trésor sans prix : une particule.

Et, chose notable, le sybarite tenait à exercer souverainement les droits conférés par le port de sa particule auprès non seulement de ses femelles conquêtes mais également des gens de peu, ses éternels ennemis.

Ainsi il exigeait que ce qu'il appelait "la gent impie", c'est-à-dire le peuple des sans-particules, lui rende d'inconditionnels hommages en vertu de sa glorieuse condition de "particulé". Évidemment, étant donné que rares étaient les "impies" acquiesçant à ses vues, il était fort peu souvent honoré par ce côté de sa personne.

Seules les femmes de coeur et d'esprit acceptaient de céder à son caprice d'artiste. D'elles, le raffiné despote revendiquait la jouissance de droits de plus en plus totaux.

Toutes cédaient. Aucune ne se plaignait. Il faut préciser que pour faire taire toute contestation notre dandy avait un magnifique secret.

Cet argument de taille propre à faire oublier les rigueurs de son caractère fantasque consistait en sa belle, grosse, puissante et très habile...

...Plume.

67 - Un bon rustre



Vidéo : "Les désagréments du rasage"

J'ai un chapeau sur la tête, une pipe dans la poche, de la chique dans la bouche et de l'or dans un coffre. Mais je vous dirai pas où. Croyez-moi, ma canne est plus dure que vos caboches d'assistés, tous autant que vous êtes ! Je ne crains ni les cornus, ni les statues, ni les moustachus. D'ailleurs je suis moi-même barbu avec de la moustache. C'est pas demain que l'on me verra mettre de la cire d'abeille sur ma selle de vélo comme font les jeunots qui tiennent pas dessus ! Je roule à la sueur, vis à l'ancienne, dors au rouge. L'eau est réservée pour arroser pendant l'été. Je vais à l'ombre au fond des bois quand le soleil tape trop fort. Pas besoin de bouton électrique : dans la nature je suis chez moi.

Je fais mon jardin, mon pain, mon beurre. Jamais malade. Je n'aime pas rentrer dans les villes, c'est antihygiénique. Et puis les citadins n'aiment guère mes senteurs. Je sens la terre, les bois, le jardin de la campagne. Un peu la sueur aussi. Je travaille sans me presser, c'est meilleur pour le moral. Les patates ont le temps, pourquoi j'irai faire la course aux plantations ? Il n'y a que du naturel dans la terre que je retourne. Il faut respecter le sillon. A la ville on mange sous des plastiques. Moi je me nourris sans emballage.

Les enfants aujourd'hui sont tous des bons à rien. Ils sont habillés avec du chimique sur le dos, engraissés au sucre blanc, gonflés au blé industriel. De mon temps ils allaient au vent avec des bures contre le froid. Ils faisaient pas les difficiles pour la soupe. Ils étaient pas chétifs avec des casques pour aller à vélo.

J'ai pas la télévision, mais plein d'étoiles à regarder, une cheminée pour rêver dans les flammes, un chat qu'il faut caresser tous les soirs.

On me prend pour un attardé à la ville. Demain matin ils partiront tous dans leurs usines manger des sucres blancs dans des plastiques pour revenir le soir voir ce qu'il y a dans leur poste de télévision. Demain matin j'aurai quatre-vingt-treize ans. Toujours vaillant. Jamais vu le docteur.

J'irai faire mes fagots.

66 - La bêtise canine



Vidéo : "Fils des gouttières (à la recherche d'un fugitif)"

On prétend que les chiens sont des animaux très intelligents.

Moi je les trouve stupides.

Quelle plus grande offense à l'intelligence, en effet, qu'un chien qui aboie bêtement pendant des heures pour un oui, pour un non ?

Et leurs maîtres qui ajoutent leurs propres cris de roturiers pour essayer de faire taire ces furies sur pattes, que c'est pitoyable !

Aucun chien au monde ne sait faire la distinction, pourtant très élémentaire, entre un facteur et un cambrioleur : aux deux il réserve sa morsure sans objet. Ou bien au contraire, à l'invité et au voleur il fait le même accueil caressant, habitué à sauter au cou de tout ce qui entre chez le maître. Ou à poursuivre loin dans la rue de sa hargne stérile ce qui en sort : homme, chat, vélo, papier dans le vent... Quand il n'affiche pas une olympienne indifférence pour l'humanité et toute la création, le gros toutou placide qui ne sert à rien et qui mange comme quatre !

Le chat est subtil, le chien épais. Le félin grimpe aux arbres, file sur les gouttières, côtoie les sommets, l'aboyeur rase le caniveau. Le mistigri sent bon la plume, la paille et l'aventure, le fils de Cerbère pue à faire vomir.

L'hôte des belles gens est distingué, discret, élégant, mystérieux, le gardien de maison de la plèbe est grossier, bruyant, trivial, sans surprise.

Les chiens ne me semblent faits que pour aboyer, mordre, chier sur les trottoirs.

Et, accessoirement, pour mesurer la bêtise, l'abrutissement ou la sénilité de leurs maîtres selon leur poids, leur race ou leurs taux d'aboiements.

65 - Une bière blonde

Vidéo : "Tête-àtête whisky-bière"

C'était un dimanche monotone. Dans la basilique la messe venait de finir. Le ciel était gris, les cloches sonnaient à toute volée pendant que les fidèles s'éparpillaient.

Imbécilement, les hommes ne disaient rien. Pieusement, les femmes se taisaient. Les passants étaient muets et les cloches redoublaient de fureur. Le rond-point plongé dans la torpeur n'était traversé que par quelque silhouette insignifiante. Le monument aux morts s'ennuyait à mourir sur la place désertée. Dans la rue les yeux étaient vides, dans les bars les verres étaient pleins.

Bref, les hommes passaient humblement le temps dans cette petite ville de province sans histoire. Avec ce regard méditatif et mélancolique propre aux âmes rêveuses, je m'attardais sur les choses les plus banales et les êtres les plus modestes qui entraient en scène sous mes yeux. Ce spectacle morne et dérisoire m'inspirait une nostalgie sans objet. Mon spleen était un délice, je le savourais en esthète.

Je voyais tout cela à travers la vitre du bar qui donnait sur la basilique. Plus précisément, je voyais tout cela à travers les vapeurs de la bière qui me montaient à la tête et qui me rendaient encore plus contemplatif qu'à l'accoutumée... Et le monde soudain dansait au-dessus de ma tête, et des fantômes joyeux tournaient autour de moi dans le fracas agréable des cloches... A mes pieds traînaient quelques vieux mégots écrasés. Tandis que dehors le concert d'airain berçait mon ivresse, à travers la vitre du bar je levai les yeux vers le sommet de la basilique où trônait la statue de la Vierge recouverte d'or.

Les vapeurs de la bière continuaient à m'enivrer progressivement. L'éther montant en moi, je vis les premiers sourires apparaître sur les visages. Les assoiffés accoudés au bar, tous marqués à divers degrés par des moeurs éthyliques héréditaires, étaient devenus mes frères de perdition. Je détournai cependant assez vite le regard de cette assemblée de nez pourpres et de casquettes épaisses.

A présent le son des cloches de la basilique s'espaçait tout en diminuant graduellement d'intensité. Bientôt un silence mortel régna dans la rue ainsi que dans le bar. En effet, les buveurs n'ayant brusquement plus rien à se dire, ils se turent stupidement. Mais leur silence me parut plein de discernement, de pénétration, de profondeur. Je levai une fois encore les yeux vers la statue mariale et en ressentis un délicieux vertige. Le démon de la bière m'emportait toujours plus haut sur ses ailes ambrées... Je n'étais plus seul. En moi un feu du diable brûlait, j'étais aux anges.

Tout autour de moi était devenu statique. Il ne se passait rien dans le bar, rien dans la rue, rien dans les têtes ni dans les coeurs. C'était la province un dimanche, ça respirait l'ennui, le petit blanc sec et la léthargie, et les gens n'avaient rien à faire. Tout n'était que mollesse et temps qui passe, monotonie et repli sur soi. Mais dans ma tête se concertaient avec finesse et éclat Bacchus et la Vierge dorée : un instant de grâce dans un monde de parfaits abrutis.

La ville était morte et s'appelait Albert.

Qui est Raphaël Zacharie de IZARRA ?

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Oisif mélancolique, oiseau unique, ange joliment plumé, ainsi se présente l’auteur de ces lignes (une sorte de Peter Pan cruel et joyeux, mais parfois aussi un rat taciturne). Au-delà de cette façade mondaine, loin de certaines noirceurs facétieuses j’ai gardé en moi une part de très grande pureté. Dans mon coeur, un diamant indestructible d’un éclat indescriptible. Cet éclat transcendant, vous en aurez un aperçu à travers mes modestes oeuvres. Est-ce une grâce de me lire, pensez-vous? Osons le croire. CONTACT : raphael.de-izarra@wanadoo.fr